17 juil. 2014

Le martyr sur dérailleur

Je déteste le vélo. Enfin, je de déteste m'acharner à faire rouler mon vélo. Oui, comme n'importe quel enfant ayant vécu son enfance avant 2010, j'ai été à vélo de 9h du matin à 9h du soir du mois d'avril au mois de septembre quand j'étais gamine. On se faisait des histoires, des quêtes, des conquêtes de territoires et tout le bataclan juste pour avoir une raison de chevaucher nos fidèles destriers de métal. Mais maintenant, j'ai 19 ans, de la paresse, de la peur, un vélo de merde et un asthme mal traité me faisant souffler comme une déchaînée. Ainsi, je déteste le vélo.

J'aime cet homme. Ce grand énergumène philosophe mal à l'aise avec sa propre grandeur d'esprit et sa beauté maladroite. Ce fils d'entraîneur qui bouffe de la junk, fume des clopes et se démène avec son cardio de merde à essayer de me convaincre des bienfaits du sport. Et, cet homme qui n'a aucun autre transport, mon homme qui essaie de me convaincre des merveilles du vélo. Damn it.
C'était la même chose chaque semaine : ''Si on va chez ton grand-père, tu pourras le ramener, y ira sur la piste cyclable!'' Oui, F., il est possible de le ramener. Si je ne l'ai pas encore, c'est bien par acte manqué.
Et il y avait son homonyme et ma sœur qui s'y mettait aussi: ''Ah oui! On pourrait aller faire du vélo à quatre!'' Oui, mes amis, on pourrait. Je pourrais aussi rester bien tranquille sous la couette avec une tasse de thé et un bon livre. Bonne nuit.
Mais, j'aime cet homme. Ainsi, je dis à mon géniteur: ''On va chez grand-père, on va le ramener. F. veut qu'on aille sur la piste cyclable.'' Mon père embarqua donc mon vélo dans la Grand Caravan et le déposa sur notre gallerie. Il y dormi deux semaines.
Et l'homme que j'aime continuait: ''J'aimerais faire du vélo avec toi.'' Ce à quoi mon râle de piteuse paresse exaspérée habituel répondait avant que je change de sujet.

J'aime la vitesse, le vent, l'enivrement jusque dans les sentiments. Puis aujourd'hui, en revenant du travail, mon paternel me lance: ''Ton vélo est réparé. La molette de gauche est faiblarde, n'y touche pas. Pour le reste, tout va.'' D'ac. Cool. Merci.*À interpréter de façon vague, autant sur le ton que l'intention, ndlr* Une fois un souper moyen avalé, j'exige qu'on s'arrête au salon de thé. C'est une priorité. Mes trésors dans un petit sac de papier, je lance après y avoir pensé: ''Ouin, je pense que je vais essayer mon vélo.''
Une fois rentrée, je dépose mes joyaux de thé et libère mon bolide cadenassé. J'appréhende, je doute, je m'attend à ce que je m'essouffle... mais, plutôt, je sens la vitesse, le vent, la nostalgie qui m'enivre de vieux sentiments. Et je vol et j'ai à nouveau dix ans et je sens que je me suis ouvert une porte, c'est bien banal, mais c'est grisant.
Le sourire au lèvre et les mèches battantes, je fais mon petit tour de rue, épatée par ma propre chochotise. Je suis une grande faible d'esprit. Je m'emprisonne dans mon mépris des choses que je n'ai pas réussies du premier coup, me faisant haïr ce que j'aimais par dessus tout. Guidon et dérailleur inclus. Je me sens comme une malade en rémission qui revoit autre chose que les murs de l’hôpital. Je revis ce que j'avais mollement oublié.

Je suis retournée paisiblement chez moi, voyant un peu des étoiles et les muscles raides. Des crampes au fesses et la respiration fuyante, je me sers un verre d'eau avec une drôle de pensée: ''C'est dans le fond ça, l'amour, se sacrifier. Faire des affaires qui ne nous auraient jamais autrement tentées.'' Mais comme j'aime cet homme, la vitesse, le vent et tous nos très beaux sentiments, je n'attendrai pas une semaine de plus et j'avancerai: ''F., je voudrais bien faire du vélo avec toi.''